Dans le cadre de son projet autour de l’écologie du livre, Normandie Livre & Lecture a décidé de donner la parole à des acteurs engagés du territoire qui œuvrent à leur manière pour un écosystème du livre plus social, plus solidaire et/ou plus durable. Ils nous livrent, à travers ces interviews, des propos inspirants.

ésam Caen/Cherbourg © Michael Quemener

Thierry, en 2020/2021, vous avez porté, avec Céline Duval et Bérénice Serra un atelier « Logique et écologies de l’édition » au sein du master option Design mention Éditions de l’ésam Caen/Cherbourg (école supérieure d’arts & média).

Pouvez-vous nous expliquer ce qui vous a conduit à proposer cet atelier ?

Ce sont la première période de confinement (à partir de la mi-mars 2020) et les échanges que nous avons eu avec nos étudiants à ce moment-là, dans ce contexte singulier, qui nous ont amené à projeter cet atelier.

À ce moment notre sentiment était qu’une vision précise de l’écosystème (ou des écosystèmes) de ce qui constitue le paysage pluriel de l’édition permettrai à nos étudiants de prendre position plus précisément et de mieux définir l’acte de publier ; cette situation exceptionnelle renforçant cette réflexion qui fait partie des problématiques fondamentales de notre formation.

Pour ma part, comme d’autres auteurs/éditeurs pendant cette période, je me suis trouvé à produire plus encore et à observer que ce premier confinement fut alors un moment dense en création et en diffusion d’ouvrages pour moi (livres imprimés dans mon atelier et créations radiophoniques), alors que la majeure partie des autres pratiques artistiques étaient en pause.

Comment avez-vous travaillé ces questions écologiques avec les étudiants ?

Puisque les questionnements étaient bilatéraux, nous avons d’abord partagé nos expériences sous la forme de dialogues, puis nous avons cherché à nourrir cet atelier à la fois de manière empirique, et aussi à travers une réflexion plus théorique. Au point que cet atelier s’est progressivement transformé en séminaire d’initiation à la recherche ; et c’est d’ailleurs à ce moment-là que nous avons répondu aux sollicitations de Normandie Livre & Lecture (N2L) sur l’écologie du livre, qui correspondaient à une partie de la réflexion que nous avions l’intention de développer encore.

 

Ont-ils montré une sensibilité à cet enjeu ?

Dans notre cursus nous avons la chance d’avoir des étudiant.e.s très engagé.e.s.

D’ailleurs, c’est peut-être une particularité de la pratique de l’édition que de chercher à se frotter au réel ? Notre pédagogie est construite sur une relation constante au réel (à travers une participation régulière aux salons et festivals, ainsi qu’en organisant notre propre salon IMPRESSIONS MULTIPLES à Caen). Dans ce contexte il est difficile de ne pas être sensible à cet enjeu.

 

Quel bilan pouvez-vous tirer de cet atelier ? Le proposez-vous aux nouvelles promotions ?

Nous avons prolongé cet atelier en 2021-2022 grâce à l’arrivée de Camille Azaïs dans notre formation. Elle a donc enrichi notre première expérience et cette réflexion est devenue un axe fort du cursus. La participation aux groupes de réflexions organisés par N2L avait été une expérience sensible qui a marqué nos étudiantes, et l’une d’entre elles : Coline Cabon, a récemment obtenu son DNSEP (Diplôme National Supérieur d’Expression Plastique) avec les félicitations du jury en présentant un travail de design et d’édition développé en partenariat avec la COOP 5 pour 100 (www.coop5pour100.com) et basé sur le recyclage des livres habituellement jetés à la poubelle.

Aujourd’hui « Les écologie de l’édition » est un enseignement sous la responsabilité de Camille Azaïs qui fait partie du socle théorique de notre formation.

 

Selon vous, est-ce que les questions d’écologie du livre devraient être abordées dans toutes formations formant aux métiers du livre ?

Oui, ce n’est pas un détail. C’est une question qui doit participer au travail de conception et de design du livre.

 

Camille, avec Normandie Livre & Lecture et grâce au concours de Marin Schaffner et de Territoires Pionniers vous allez, sur l’année scolaire 2022/2023, travailler à ces questions d’écologie du livre.

Qu’est-ce qui a motivé votre souhait de participer à ce projet porté par Normandie Livre & Lecture ?

À la demande de mes collègues, Bérénice Serra et Thierry Weyd, j’abordais déjà différents aspects des relations entre écologie et édition dans mon cours : une partie du cours parlait plutôt d’art et de livres d’artistes en lien avec la notion de nature, le vivant ou le paysage. Mais une autre partie du cours portait directement sur les enjeux écologiques de la production de livres et de l’activité d’éditeur plus généralement : choix des textes, impression, communication, diffusion… Le projet porté par N2L est tombé à pic.

 

Pouvez-vous présenter rapidement le projet et la manière dont vous imaginez travailler avec vos étudiants ?

Ce projet repose sur deux temps différents : pendant la première partie de l’année, nous allons rencontrer plusieurs acteurs de la chaîne du livre de Normandie et aborder avec eux la manière dont l’écologie est pensée au quotidien, à l’intérieur même de leur pratique professionnelle. Dans un second temps, nous irons à la rencontre du territoire pour une exploration in situ des paysages du Bocage près de Condé-sur-Noireau afin de produire des éco-fictions dans le cadre d’un atelier d’écriture accompagné par Marin Schaffner. Le résultat sera, sans doute, une édition explorant plusieurs médiums : dessin, écriture, graphisme, création sonore. J’aimerais associer à ce projet une graphiste (Morgane Masse) et un réalisateur radio (Christophe Hocké). 

 

Qu’attendez-vous de ce travail et des échanges entre les professionnels de la région et les étudiants ?

Pour nos étudiants, c’est très intéressant de rencontrer des professionnels. L’école est une bulle un peu protégée de l’extérieure, où ils ont facilement accès aux machines, ils sont accompagnés par des techniciens très qualifiés et ils ont un public, à savoir leurs camarades et nous, leurs enseignants ! Cela leur permet d’expérimenter plein de choses. Mais connaître déjà le monde professionnel et ses contraintes est important.

 

Pensez-vous qu’une école comme l’ésam Caen/Cherbourg se doit d’être un lieu d’expérimentation concernant ces questions d’écologie du livre, de réchauffement climatique, de territoire, etc. ?

L’école se doit absolument d’intégrer ces questions au cœur de ses enseignements. Mais comme pour toutes les écoles, pour les autres secteurs, et au quotidien, pour tout le monde. Il n’y a pas un domaine qui ne soit pas touché aujourd’hui par la remise en cause écologique ! Aujourd’hui, nous n’en sommes plus seulement à l’expérimentation : il faut agir, partout, et pas seulement dans les écoles d’art.

 

Propos recueillis par Marion Cazy

[Questions à…]Thierry Weyd et Camille Azaïs, professeurs à l’ésam Caen/Cherbourg
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