Dans le cadre de son projet autour de l’écologie du livre, Normandie Livre & Lecture a décidé de donner la parole à des acteurs engagés du territoire qui œuvrent à leur manière pour un écosystème du livre plus social, plus solidaire et/ou plus durable. Ils nous livrent, à travers ces interviews, des propos inspirants.

Pouvez-vous présenter en quelques mots la librairie La Grande Ourse ?

La librairie-café La Grande Ourse a ouvert ses portes en mai 2015 en plein cœur de Dieppe.

C’est une librairie généraliste, indépendante, qui propose aussi un petit espace café, où l’on trouve des produits bio, de saison, et des pâtisseries maison.

La Grande Ourse est une SCIC, forte de 25 associés. Au quotidien, y travaillent une libraire responsable du fonds adulte depuis l’ouverture, une libraire embauchée en septembre 2020 à la suite de son apprentissage à la librairie, responsable du secteur jeunesse, et deux co-gérantes soit 3,2 ETP.

La librairie organise régulièrement des rencontres et dédicaces d’auteur(e)s, mais aussi avec des acteurs locaux ; elle propose également des soirées trimestrielles de changement de saison qui associent présentation de livres, musique, quizz littéraire, repas de saison, etc.

 

Votre librairie est une société coopérative d’intérêt collectif (SCIC), pouvez-vous nous expliquer pourquoi vous avez fait ce choix ?

Nous avons mené l’étude de faisabilité de la librairie-café avec l’aide de l’appel à projets Eco Région solidaire de la Région Normandie qui nécessitait un portage associatif. Ainsi, des bénévoles de l’association Lire à Voix Haute Normandie se sont mobilisés avec les deux fondatrices pour le montage du projet. Assez naturellement, lorsque la question du statut juridique s’est posée, nous avons opté pour la Scic qui permettait à la fois d’intégrer ces bénévoles dans la gouvernance de l’entreprise et une gestion éthique car les parts sociales ne sont pas rémunérées.

Depuis, de nouveaux associés sont venus et ce statut nous permet d’avoir un collectif soudé autour du projet, en soutien de l’équipe : soutien moral, participation aux décisions, aide pour des actions d’animation. L’intelligence collective est la force de La Grande Ourse et le collectif la garantie du projet initial : une librairie-café ouverte, accueillante, chaleureuse valorisant la diversité éditoriale.

 

Combien avez-vous d’associés actuellement ? Qui sont-ils ? Comment s’impliquent-ils dans la vie de la librairie ?

Aujourd’hui, nous sommes 25 associés dont les deux salariées, les deux gérantes et une vingtaine d’habitants du territoire, hommes et femmes, de différents milieux professionnels : retraités, éducateurs spécialisés, chargée du Pays Terroir de Caux, professeurs, documentalistes, etc. Chacun s’implique à sa façon, selon ses souhaits et disponibilités. Certains au quotidien pour l’aide au rangement, au service café, le dépôt bancaire, les paquets cadeaux. D’autres nous apportent des compétences spécifiques en gestion financière ou animent des rencontres d’auteurs, le jury du Prix Terres de paroles par exemple. Tous participent à la stratégie de l’entreprise et aux grandes décisions en AG notamment. Nous avons fait le choix d’une petite coopérative afin que tout le monde se connaisse et pour mettre en œuvre une animation active de la vie coopérative.

 

Quel est l’intérêt d’être en SCIC pour une librairie ?

La librairie, et encore plus la librairie-café, suppose une grande variété d’activités, une lourde charge de travail, polyvalence et compétences variées (libraire, petite restauration, gestion, communication, animation, livraison, administratif, RH, entretien, etc.). Or il faut environ un CA de 160 000 € annuel pour rémunérer 1 ETP. Les associés bénévoles peuvent participer aux activités non commerciales sous certaines conditions (pas de planning ni de lien de subordination) cela apporte de l’air à l’équipe de 4 personnes (3,2 ETP), lui permet de se concentrer sur ses missions. Nous devons également nous adapter en permanence aux besoins des clients et bénéficier de plusieurs regards externes pour favoriser l’expérimentation et l’innovation. C’est un métier qui peut être stressant (charge de travail, rentabilité faible, trésorerie en tension) et le collectif apporte de la joie ! Les associés apportent aussi leur réseau, ils représentent nos clients et peuvent nous alerter sur de nouveaux besoins.

 

Est-ce qu’être une librairie en SCIC permet un autre rapport au territoire, aux lecteurs mais aussi aux autres acteurs de l’écosystème du livre ?

Concernant les acteurs de l’écosystème du livre je dirais non. Au début, lors de la phase création, le statut coopératif était méconnu par les acteurs traditionnels du livre.

Nous travaillons en partenariat avec de nombreux acteurs locaux et participons à leurs événements (ce mois d’octobre 2021 par exemple : Terres de paroles, Week-end ESS, festival d’art contemporain Diep Haven, festival des jardins Les Botaniques à Varengeville) ; avec Dieppe Scène nationale un associé réalise des bibliographies autour des spectacles et nous coorganisons une rencontre en février 2022 avec Gérard Mordillat. Pour le café, nous travaillons exclusivement avec des commerçants et producteurs locaux.

Mais il me semble que tout statut permet de travailler de cette façon. C’est plus une question de philosophie et de volonté qu’une question statutaire. Certains lecteurs sont sensibles à la coopérative, mais surtout à notre travail et à nos actions où nous essayons au quotidien d’être proches de nos lecteurs.

 

Un service de livraison sur le territoire a été mis en place au plus fort de la crise sanitaire en s’appuyant sur une coopération avec des structures partenaires (boulangerie, épicerie, etc.). Pouvez-vous nous en dire plus sur le concept et sur la mise en place de cette opération ?

Les origines

Le 16 mars 2020, la librairie a dû fermer ses portes pour cause d’épidémie de Covid. Les ventes ont été totalement interrompues jusqu’au 21 avril, date à laquelle nous avons mis en place un service de « clique & cueillette » avec notre site https://www.lagrandeoursedieppe.fr/.

Compte tenu des mesures de distanciation sociale requises pour la protection des salariées et des clients, comment gérer les flux lors de périodes de forte affluence : gros week-end de l’été, période de Noël… ? Comment conserver un volume des ventes suffisant pour maintenir et développer l’activité ?

Les livres tout près de chez vous

Fortes de ces constats, nous avons développé la vente en ligne avec la mise en place de points relais de proximité en juillet 2020.  Nous avons prospecté dans un rayon de 15 kms aux alentours de Dieppe :

  • en établissant une cartographie des autres librairies qui se situent en moyenne à 30 kms de Dieppe afin de ne pas leur faire de concurrence déloyale,
  • en ciblant l’origine géographique de nos clients,
  • en identifiant avec soin des points de retrait.

Nous avons contacté des commerçants qui ont accepté cette proposition de partenariat amical, improbable, et innovant ! Chacun y a répondu avec enthousiasme, avec l’idée d’une entraide en cette période difficile pour tous. Nos objectifs partagés :

  • favoriser les producteurs et les produits locaux,
  • valoriser le commerce de proximité,
  • créer l’amorce d’un réseau d’entraide amical sur un territoire.

Dans sa phase expérimentale (juillet – décembre 2020), ce partenariat nous a permis de conserver notre clientèle qui ne souhaitait pas venir dans le centre-ville de Dieppe et d’attirer une nouvelle clientèle.

Pour le magasin partenaire, ce partenariat a permis la découverte et la fréquentation de leur lieu par une nouvelle clientèle. Il bénéficie de la communication mise en place : flyers, affiches, Facebook, site internet, newsletter, presse locale, cagettes « customisées ».

Aujourd’hui, le partenariat s’est pérennisé autour de 4 points relais de proximité :

  • la Ferme de vos Envies, magasin de producteurs locaux à St Martin en campagne, 13 kms au nord de Dieppe,
  • la Boulangerie-pâtisserie Boivin à Varengeville-sur-Mer ; 9 kms au sud de Dieppe. De nombreux clients habitent Varengeville, ou les communes voisines au sud de Dieppe ; beaucoup de clients parisiens y possèdent des maisons secondaires,
  • les Saveurs d’Éric, épicerie fine à Pourville. Commune touristique entre Dieppe et Varengeville (8 kms),
  • Olivier Millésime à Saint Aubin sur Scie, épicerie fine située dans une nouvelle zone commerciale à l’entrée de Dieppe (8 kms).

 

Mise en œuvre et logistique :
  1. Les clients commandent et règlent leurs achats via le site : www.lagrandeoursedieppe.fr. Ils ont la possibilité de choisir leur lieu de retrait et reçoivent un mail dès que leur commande est disponible.
  2. Les commandes sont préparées dans des sacs de la librairie, étiquetés nominativement. La livraison (gratuite) est assurée par la co-gérante, et par l’un des associés de La Grande Ourse 2 à 3 fois par semaine selon le volume de commandes.
  3. Les sacs de livres sont déposés dans des caisses de bois recyclées et customisées, identifiables et repérables aisément. Ces caisses sont en soi de vrais supports de communication : y figurent très lisiblement le nom de la librairie, et l’indication : « Commandez vos livres sur lagrandeoursedieppe, et retirez vos livres ici ! »
  4. Les commerçants remettent à chaque client le sac nominatif. La librairie dégage le partenaire de toute responsabilité en cas de vol. Le partenariat peut être revu à tout moment, et ré adapté, en fonction du volume de commandes.

 

Avez-vous décidé de le faire perdurer ? Si oui, pourquoi ?

Ce service ayant très bien fonctionné, nous avons fait le tour des partenaires début 2021, qui ont souhaité poursuivre avec nous ; ce système leur semble simple et gagnant-gagnant. L’expérimentation est donc aujourd’hui un service permanent offert par La Grande Ourse à ses clients et il a conquis un public fidèle sans nuire, bien au contraire, à la fréquentation de la librairie.

 

Un projet pour la librairie indépendante :

Né dans un contexte « de crise » source d’incertitudes depuis la réouverture, ce projet expérimental d’économie collaborative locale, nous semble pouvoir être une solution parmi d’autres pour la librairie indépendante, spécialement dans les villes de petite et moyenne importance, et en milieu rural. Il peut être décliné en inventant à chaque fois des partenariats uniques ancrés dans un territoire donné.

 

Avez-vous déjà en tête d’autres projets de coopération ?

Renforcer la vie coopérative : les associés se réunissent régulièrement entre eux depuis quelques mois sous la dénomination informelle des « Amis de La Grande Ourse » pour mieux se connaître et développer des actions nouvelles en soutien à l’équipe. Un projet de Prix des lecteurs de La Grande Ourse pourrait voir le jour.

Nous réfléchissons aussi au développement de La Grande Ourse, après l’augmentation phénoménale de l’activité post covid. Il nous semble que les gens ont besoin de proximité, de lieux à taille humaine, chaleureux, qui permettent les contacts et les échanges.

[Questions à…] Vanessa Audéon, co-gérante de la librairie-café La Grande Ourse, Dieppe
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